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Entre
la mythologie et la philosophie |
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Icare
est un thème récurrent dans l'œuvre de
Michel
Suret-Canale. Icare symbolise généralement la
volonté
de s'affranchir mais également celle de la recherche de
l'œuvre parfaite mais inaccessible, d'où sa chute.
Chez
Michel
Suret-Canale, ces deux réalités sont
également
présentes mais cette chute n'est pas négative car
elle
s'approche d'une vision nietzschéenne de la
prise
de risque afin de s'élever toujours plus haut. C'est ce que
représente le danseur de corde. Mythologie et philosophie
font
alors chemin commun chez l'artiste dont l'objectif est de transcender
l'Homme par l'Art. Michel Suret-Canale se rapproche ainsi encore de
Nietzsche et de son Ecce
Homo qu'il rêve d'être in
fine.
Icare
est un thème fréquemment
évoqué par les
artistes, tant pour l'ingéniosité et la grandeur
de
son
ascension que pour sa chute tragique. Fils
de Dédale et d'une esclave, il meurt des inventions de son
père, qu'il utilise sans tenir compte des avertissements
paternels : "Je te préviens, Icare, il faut mener ta
course à une hauteur moyenne. Vole entre les deux."
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Jacob Peter Gowi - La chute d'Icare
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Emprisonné
dans le labyrinthe avec son père qui avait aidé
Ariane
et Thésée à tuer le Minotaure, il
réussit
à s'évader de sa prison avec l'aide de
Pasiphaé
et grâce aux ailes que son père lui a faites et
qu'il a
fixées avec de la cire sur ses épaules : il
s'envole
au-dessus de la mer. Mais, malgré tous les conseils de
prudence, il s'élève de plus en plus haut, de
plus en
plus près du soleil : la cire fond et Icare tombe dans la
mer.
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Marc Chagall - La chute
d'Icare
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En
1985, Michel
Suret-Canale
aborde aussi ce thème parmi ses premiers essais de sculpture
en bronze.
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Icare - 1985
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Plusieurs
interprétations sont possibles pour l'utilisation de ce
thème
mythologique par l'artiste.
Pour
les Grecs, Icare était la personnification de l'imprudence,
de
l'ivresse de la découverte, de la démesure,
alliées
à la désobéissance aux ordres de son
père.
Mais il est aussi le symbole de la
témérité et
du courage.
Classiquement
et pris au premier degré, Icare est une allégorie
d'un
des aspects de la relation père / fils, ancien / moderne.
Quand Icare met les ailes fabriquées par son
père, il
marche dans ses pas. Son père est son héros, qui
le
sauve des griffes du Minotaure. Lorsqu'il s'élève
vers
le ciel, il symbolise la désobéissance. Il met
alors en avant le conflit perpétuel qu'offre la Jeunesse
à
la Vieillesse, dans son affirmation. Une affirmation qui est
suscitée
par la volonté de se détacher de "l'attraction
parentale", dans la formation de l'Identité propre. On
pourrait associer à cette interprétation
l'expression :
"Voler de ses propres ailes" ; c'est-à-dire devenir
"Autonome".
La
première représentation d'Icare par Michel
Suret-Canale
le montre avec ses ailes, celles fournies par son père, dans
sa phase d'ascension, à la recherche de sa propre voie. Il
regarde vers le haut, déterminé mais encore
inquiet car
il fait face à l'incertain. Il vole seul et laisse sa propre
trace dans l'azur sans se rendre compte que ses ailes sont
déjà
en train de fondre. Peut-être, les plumes et la cire,
déjà dégoulinante,
participent-elles à la
création
de cette trace. L'artiste doit-il se consumer pour laisser sa trace
avec le risque de chuter ?
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Icare - 2004
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Cette
notion d'affirmation à travers l'autonomie ouvre vers la
seconde interprétation de ce mythe : la quête d'un
absolu. Mais cette quête est souvent vouée
à
l'échec. Loin de
se limiter au
symbole qu'il représente vis-à-vis de la relation
père
/ fils, chez Michel Suret-Canale, Icare incarne
également
la volonté humaine
de maîtriser
la nature. L'artiste maîtrise la couleur, la
matière et
la technique pour transcender le réel. Il cherche
à
créer l'Œuvre, celle que tout le monde
reconnaît
comme
un chef-d'œuvre. Cette volonté est
symbolisée
par le
vol d'Icare s'affranchissant des limites imposées
à
l'homme pour atteindre un domaine interdit : le Haut, séjour
du Divin, de l'œuvre parfaite. Michel Suret-Canale sait
que
cette quête n'est rendue possible que par une
témérité,
peut-être démesurée, dont le but est de
tenter de
franchir et vaincre les obstacles qu'imposent les règles (ce
qui est mesure). Comme Icare, il a peut-être cette
volonté
cachée de "violer les interdits",
c'est-à-dire de se
rendre au-delà de ce qui est permis, de ce qui est
conseillé. Sans aller jusqu'à l'idée
de
provocation, il incite à découvrir... ce qui est
inconnu, ce qui est caché, voilé et qu'il
dévoile
régulièrement. Il sait
également
que cette quête est difficile, qu'elle rencontre de nombreux
obstacles et entraîne de fréquentes chutes.
Mais
ces chutes
ne constituent pas pour Michel Suret-Canale de tragiques
échecs.
Au contraire, elles participent de la grandeur de l'artiste, tout
comme la chute d'Icare participe à sa propre grandeur en
tant
que héros mythologique. Si la chute est toujours
douloureuse,
il existe un aspect satisfaisant à retomber sur terre de
temps
en temps. Cela permet de mesurer quelle hauteur on a pu atteindre et
d'en tirer une certaine satisfaction. Cela permet également
de
se reposer enfin car la recherche de l'absolu est épuisante
:
Icare devait battre des ailes et l'artiste doit se livrer sur la
toile. Enfin, la chute permet de repartir de nouveau, sur des bases
plus solides, avec davantage d'expériences. L'Icare
à
terre que nous présente Michel Suret-Canale repose sur ses
ailes, avec un air apaisé et heureux de ce qu'il a
réalisé.
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Icare - 1985
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Cet
Icare-là est
plus proche d'une vision nietzschéenne qu'affectionne
particulièrement Michel
Suret-Canale.
Il a pris des risques pour se grandir. Il a
réalisé son
rêve et peut être satisfait du chemin parcouru. Il
s'apparente dès lors davantage au Danseur de corde
sous
lequel enseigne Zarathoustra.
Lorsque
Zarathoustra se
heurte à l'incompréhension et aux rires des
hommes, il
utilise alors la parabole de la corde : "L’homme
est une corde tendue entre la bête et le surhomme - une corde
au-dessus d’un abîme."
Il est dangereux de rester en route et
dangereux de la
franchir. Mais de ces deux dangers, le dernier seul est
créateur,
volonté de se surpasser, d’aller de
l’avant.
L’homme
n’est pas un but, il est donc un pont. L’homme
n’est pas une finalité mais une transition, une
transition
vers le Surhomme. La démarche
artistique peut
être cette transition. Mais comme Zarathoustra, cette
démarche
est rarement comprise. Et l'artiste est comme un funambule qui marche
sur une corde tandis que le public le regarde.
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Le danseur de corde - 2008
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C'est
l'ensemble de ces
notions qui transparaissent dans Le danseur de corde de
2008.
L'orientation dextre et montante du corps de l'équilibriste
et
de la signature de Michel
Suret-Canale
marque cette volonté de dépassement de soi. Le
tableau
est à l'image du risque : l'homme fort aime le risque quand
le
faible cherche sans cesse des appuis, des crampons, la
sécurité.
Le funambule entièrement tendu vers son avenir, inconnu
puisque non représenté, utilise toute son
énergie,
toute sa musculature et met alors en exergue la maîtrise de
soi
nécessaire à un tel exercice. Comme un
équilibriste,
Michel Suret-Canale est
également
sur la corde et fait ici preuve d'une grande maîtrise.
Mais
il faut voir
également au-delà de la toile car le non-dit
domine. Le
danseur de corde de Nietzsche
finit par tomber. C'est sans doute aussi le destin de celui de
Michel
Suret-Canale. Les bras
désordonnés
soulignent son manque d'équilibre, le trait de la corde tout
comme celui de son corps vibre à la recherche d'une
pseudo-stabilité et l'utilisation d'un blanc mat sur un
verni
brillant renforce encore le sentiment de fragilité de son
devenir.
Tout
comme l'Icare de
Michel
Suret-Canale, le danseur de corde de Nietzsche
n'arrive pas jusqu'au bout, tombe et meurt serein, respecté
de Zarathoustra
qui "aime
ceux qui ne savent vivre qu’en sombrant, car ils passent
au-delà."
Le danseur de corde a su réaliser son énergie, il
était
sur la bonne voie. Sa démarche est la bonne. S'il le
pouvait,
il
devrait continuer. Avec cette œuvre, Michel
Suret-Canale est aussi
sur la bonne voie. Sa
démarche artistique est une façon de transcender
l'Homme par l'Art,
comme Nietzsche, dans les deux thèmes, mythologique et
philosophique.
Lorsqu'il dessine Ecce Homo, s'agit-il encore de
celui de Nietzsche ? Michel Suret-Canale est lecteur de Nietzsche.
Il s'en est
probablement
inspiré et sa conception artistique en est
évidemment
marquée.
Cet
homme, dont les
membres inférieurs n'apparaissent pas encore, semble sortir
de
terre et les tons, les "dégoulinures", comme la
matière
argileuse employée, renforcent cette impression. Il s'agit
bien d'une naissance ou d'une "re-naissance", mais ce n'est pas un
enfant. Il est dans la pleine force de l'âge, rayonnant de
beauté, il s'avance vers son public. Est-ce
réellement
un homme ou une esquisse du surhomme du philosophe ?
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Ecce Homo - 2008
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Au-delà de ce
premier degré d'analyse, son bras
démesuré indique : "Suret-Canale 2008". Il
cherche
à
nous parler. Peut-être simplement à se
présenter.
Il montre son nom avec le bras gauche, or l'artiste est droitier.
Cependant, dans un miroir, les sens s'inversent ; surgit alors
l'hypothèse
qu'Ecce Homo soit un "autoportrait en miroir". Interrogé
à ce sujet, l'artiste a répondu
lui-même par mail : "Ah ben mince, je n'avais pas
noté.
Vous avez absolument
raison, c'est un autoportrait rêvé (moi beau et
jeune
lol !). Je me suis représenté à
l'inverse de ce
que je
vois dans la glace. En devenant vieux et moche, on devient beau
à
l'intérieur. C'est trop con ce manque de synchro, alors je
répare cette injustice de la nature. Je me suis fait un
extérieur à l'image de ce que je ressens
à
l'intérieur.
Tout ça, ce n'est pas calculé bien sûr.
Je
ne calcule
rien quand je peins."
Alors doit-on voir également des autoportraits de l'artiste
dans Le danseur de corde
et Icare ?
août 2008
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Commentaire
de Michel Suret-Canale :
"Oui je suis un lecteur de Nietzsche,
je sais même écrire son nom lol ! (m'a fallut du
temps) J'adhère
complètement à sa façon de
mêler poétique, philosophie et éthique,
c'est une pensée très ouverte, Blanchot dirait
une pensée de l'ouvert.
C'est une manière
de penser plus loin, plus haut, plus compliqué, et un des
enjeux de
notre
société, culture, civilisation. C'est aussi et
surtout d'être capable
d'accéder à un niveau supérieur de
complexité de notre pensée, sinon on
n'y arrivera pas lol ! Notre civilisation est elle aussi comme le
danseur de corde, elle avance au risque de tomber. Aujourd'hui
l'écologie, l'humanisme, ce n'est plus du luxe, de la
morale, c'est
une bête question de survie.
Sur la question de
portrait ou autoportrait, en fait la question ne se pose pas vraiment,
pour l'artiste, "Je est un autre" (Rimbaud). L'artiste est un
médiateur, il se représente partiellement car le
"Je", la dimension
strictement autoportrait, n'est qu'un chemin pour aller vers l'autre.
Pour moi un
autoportrait strict ne serait pas de l'art mais de
l'auto-introspection, et à l'intérieur de soi, y
a pas grand chose,
comme le dit Paul Valery, ça sonne creux la citerne !
Ô
pour moi seul, à moi seul, en moi-même,
Auprès
d'un cœur, aux sources du poème,
Entre le
vide et l'évènement pur,
J'attends
l'écho de ma grandeur interne,
Amère,
sombre, et sonore citerne,
Sonnant dans
l'âme un creux toujours futur !
Il
a tout dit !!!"
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